L’Enquête de Renée Biret
Le roman épistolaire L’Enquête de Renée Biret se présente en plusieurs épisodes. Dans ce onzième épisode, trois correspondantes s’empressent d’écrire avant le départ des derniers navires de Québec. Deux d’entre elles confirment la présence d’Hélie Targer sur la côte du sud. Échappera-t-il à Renée cette fois encore ?
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![]() | D’Élizabeth Doucinet à Renée Le deuxième jour d’octobre de l’an mille six cent soixante-sept D’Élizabeth Doucinet, Charlesbourg, Nouvelle-France À Renée Biret, La Rochelle | 85 |
Ma très chère Renée Biret,
Je prends enfin un moment pour répondre à ta lettre remplie de nouvelles des gens de cette France que j'ai quittée. Elle m'a atteinte droit au cœur. Lire ces mots de toi, chère amie, m'a à la fois réjouie et empreinte de nostalgie. Mais j’ai le bonheur de vivre entourée de gens que j’aime et cela chasse bien vite la nostalgie quand elle fait mine de s’installer.
En ce moment, je dicte à Jacques cette lettre, assise à ma table autour de laquelle courent les enfants de ma sœur Marguerite, deux petites filles vives et drôles, Jeanne et Marie-Madeleine. Elles grandiront dans ce nouveau pays que l'on défriche, que l'on conquiert à la sueur de notre front et au prix de mille sacrifices. Nous leur lèguerons tout cela un jour. La vie ici est saine et rythmée au gré des saisons. Elle est aussi difficile et imprévisible. Il a fait si froid l'hiver dernier. Un certain dimanche de janvier, il a neigé tellement dru qu'on s’est cru pris dans une boule de coton, ne laissant passer ni son ni lumière. Tous les bruits y étaient assourdis. J’étais ébahie. Nos journées d’hiver sont tellement courtes qu’on a presque plus de temps pour les travaux d’aiguille. Il faut allumer les lampes au milieu de l’après-midi. Par contre, une fois l'été installé, le pays est une explosion de couleurs et d'odeurs. Avec en prime, une multitude d’insectes piqueurs qui ne nous laissent pas de répit. Leur nombre est si élevé que le bruit de leurs ailes devient assourdissant. Il paraît qu’on s’habitue au vacarme et aux piqûres. J’ai hâte que ce soit le cas pour moi.
Je ne veux pas avoir l’air de me plaindre, car j’ai le sentiment de m'acclimater lentement mais très sûrement à cette nouvelle vie. Chaque jour est une découverte. Heureusement que j'ai auprès de moi Jacques, l'homme dont je suis vraiment éprise. Il sourit de connivence en rédigeant ces lignes. Je n’ai rien ici à lui cacher. Mon Jacques est un homme travaillant et l'ouvrage ne manque pas sur la seigneurie pour les charpentiers de métier. Nous trouvons que le pays est généreux pour les colons de bonne volonté et de bonnes capacités. Tous peuvent y faire fortune, pour peu qu’ils y mettent la main et le cœur. Une fille vaillante comme tu l’es trouverait aisément son compte ici. Quelle joie se serait pour moi et ma sœur si tu nous causais la surprise de faire la traversée ! Comme Jacques te l’a écrit, Hélie Targer œuvre probablement sur la coste du sud cette année et il est apparemment célibataire. N’est-ce pas un encouragement suffisant pour provoquer ta venue en Nouvelle-France ? Cela m'attriste de te savoir sans nouvelles de lui depuis si longtemps et je comprends tes hésitations à t’embarquer. Mais nous ne pouvons rien faire pour obtenir des certitudes. N’en parlons plus.
Concernant les femmes que tu connais ici, j’ai peu à te dire. Les terres sur la seigneurie sont assez vastes et les chemins qui les relient entre elles sont souvent difficilement praticables. Je ne fais donc pas souvent de visites et j’en reçois peu. Marie Repoche a voulu nous vendre du drap de serge que son mari avait acheté en trop pour son atelier de taille d’habits, mais nous n’en avions pas besoin, ni moi ni Marguerite. Je crois qu’elle nous en veut depuis ce temps. Elle s’imagine que nous nous approvisionnons en étoffes chez Daniel Suire par l’entremise de son épouse, Louise Gargotin, mais elle a tort. Nous ne croisons jamais Louise, qui a deux enfants elle aussi, et qui s’occupe presque seule de la terre, son mari étant souvent à ses affaires à Québec. Elle n’a évidemment pas le temps de faire le commerce des draps. Entre Louise Gargotin, plus à l’est, et moi, il y a Catherine Guillot dont nous avons eu vent. Elle a déjà donné naissance à trois enfants qui sont en excellente santé. De plus, son potager a été est considéré comme un modèle parmi tous ceux de la région lors du recensement cet été. Il n’a pas son pareil, dit-on. Catherine Guillot réussit à y faire pousser plusieurs variétés d’oseille, des asperges, des cives et des laitues de toute sorte et de toute grosseur. Marguerite ne trouve pas cela si extraordinaire, mais moi, je me dis que ça doit l’être. Sinon, pourquoi en parlerait-on ? Il est vrai que mon potager est humble comparativement aux autres et il est loin de se mériter quelque éloge que ce soit.
Autre objet d’humilité : je ne suis pas encore enceinte, malgré ce que ma sœur Marguerite affirme. Ce n’est pas avec un seul mois de retard qu’il faut crier à la grossesse. Si tu savais combien j'ai hâte de moi aussi bercer contre mon sein un enfant nouvellement né. Pour ne pas entretenir une déception, je demeure prudente avant de me déclarer grosse. Jacques a décidé de partager l’avis de Marguerite et il se déclare futur père de famille à qui veut l’entendre. Je t’en reparlerai en temps opportun.
Je termine cette lettre en espérant que tu sois heureuse et que tous les gens que je chéris, restés dans notre mère patrie, sont en santé et bien portant. Je pense à toi souvent et je t'embrasse tendrement ainsi que ta tante Sarah.
Ton amie Élizabeth*, par la main de son époux Jacques.
*L’auteur de la lettre d’Élizabeth Doucinet est Chantale Denis. Celle-ci personnifie Élizabeth Doucinet au cours de l’année 2016 et elle a aussi personnifié Marie Mullois en 2015.
![]() | De Renée à Élizabeth Le troisième jour de mai de l’an mille six cent soixante-huit À Élizabeth Doucinet, Charlesbourg, Nouvelle-France De Renée Biret, La Rochelle | 86 |
Chère et irremplaçable Élizabeth,
Je dois te remercier chaudement de m’avoir écrit, car ta lettre a fait les délices de tante Sarah. Je l’ai beaucoup appréciée aussi. Les informations que tu as livrées sur Marie Repoche, Catherine Guillot et Louise Gargotin l’ont tellement amusée qu’elle n’a eu de cesse de me relire ta lettre tout au long de l’hiver. Elle me presse de te poser des questions pour en savoir plus sur nos amies rochelaises établies sur votre seigneurie. Je sais que tu feras de ton mieux pour la satisfaire, si ton mari n’a pas d’objection à dépenser encre et papier pour des commérages.
Du nouveau ici, du moins à l’auberge pour ma tante et moi, il n’y en a pas. Je suis toujours sans nouvelle directe d’Hélie. Celles que j’ai reçues l’an dernier viennent de Jacques et toi; de Marie Albert et de Louise Menacier. Tous vos plis attestent la présence d’Hélie Targer dans la seigneurie de Lauson. Mais personne encore ne lui a parlé, ne lui a fait savoir que je le recherche, ne l’a confronté avec son passé à La Rochelle et avec son état de fiancé. Comme cette enquête est déconcertante ! J’ai presque l’impression de courir après un fantôme et c’est très désagréable. Tante Sarah refuse de poursuivre la rédaction de la lettre si je ne change pas de ton.
Profitons de l’occasion pour te parler d’une de tes amies, Louise Faure dite Planchet. Nous nous fréquentons pas mal depuis un an, je dirais. Chaque fois que je passe devant l’échoppe de son père en allant au marché de la grand-place, j’arrête un moment pour lui causer et elle fait la même chose quand elle emprunte la rue de l’auberge pour ses courses aux entrepôts du port. Au début de mars, son père a demandé à me voir pour que je lui parle des filles à marier que je connais. Il a semblé s’intéresser au recrutement et j’ai tout de suite su qu’il y avait anguille sous roche. Je ne m’étais pas trompée. Louise était dans sa mire. Si bien qu’elle va vraisemblablement s’embarquer au cours de l’été. En fait, j’en suis presque certaine. Je m’étais attendue à ce qu’elle vienne se confier à moi sur ce sujet, mais le mois de mars a passé, celui d’avril aussi, et elle n’est pas venue. Je me suis rendue chez elle hier, mais je n’ai pas pu la voir. On m’a dit qu’elle était allée faire ses adieux aux aïeux Planchet qui vivent sur une fermette hors les murs de la cité. Je veux bien le croire et j’en déduis qu’elle s’embarque bientôt pour la colonie. Viendra-t-elle me faire ses adieux aussi ? Peut-être. Je saurai alors si elle quitte La Rochelle de bon cœur ou non. Mon petit doigt me dit que ça ne l’enchante pas. On verra bien…
Je termine en te demandant de bien embrasser ta sœur Marguerite pour moi. Quel parfum de bonheur familial se dégage de vous deux et des enfants qui gambadent autour de vous ! Ne perds pas courage avec ton potager ni avec ton giron. Si tu étais enceinte en octobre dernier, ton enfant sera né et baptisé quand tu recevras cette lettre. Ma tante Sarah et moi te félicitons de cet heureux événement. Sinon, nous sommes assurées que votre fièvre amoureuse à Jacques et à toi produira l’effet escompté.
Avec toute mon amitié et ma tendresse, Renée Biret et sa tante Sarah Périn
![]() | De Marie Albert à Renée Le troisième jour d’octobre de l’an mille six cent soixante-sept De Marie Albert, Québec, Nouvelle-France À Renée Biret, La Rochelle | 87 |
Mademoiselle Renée,
On vient tout juste de me remettre votre réponse à ma lettre écrite en octobre 66 et je vous en remercie. Je ne savais pas trop si ma lettre vous serait utile, vu le peu d’information qu’elle contenait, et je me réjouis sincèrement que vous l’ayez appréciée. Je m’étais promis alors que je vous réécrirais si j’avais de l’information additionnelle à vous bailler. Ce qui est le cas. Nous voilà donc entraînées dans une correspondance suivie, vous et moi. Cela me plaît beaucoup.
Venons-en au fait. J’ai reçu hier la visite surprise de mon frère Guillaume, passé chez moi pour voir ma dernière-née, ma petite Anne-Louise qui est venue au monde en juin. Il a également fait le déplacement depuis la seigneurie de Lauson pour rencontrer des acheteurs de bois établis dans la ville. Avec des associés, dont mon frère André, il s’adonne à la coupe d’arbres durant l’hiver, que les hommes transportent jusqu’au fleuve par le moyen de chariots à lisses tirés par des bœufs. Maintenant, le volume de bois entreposé permet d’envisager de le vendre sur le marché de Québec. Pour ce faire, il s’est fait construire, au cours de l’été, une très longue barge capable de transborder des dizaines de billots à la fois afin de le faire scier au moulin de la rivière St-Charles. Guillaume m’a révélé que c’est Hélie Targer qui a œuvré à bâtir cette barge. En le questionnant, j’ai appris que votre fiancé travaille présentement à la réparation du moulin sur une rivière dans la partie ouest de la seigneurie de Lauson. J’ai évidemment mandaté Guillaume d’aviser Hélie Targer que vous êtes à sa recherche. Il m’a promis de le faire dès qu’il recroisera votre fiancé. J’ai confiance qu’il le fera. Il ne peut rien me refuser et il a bien vu que votre quête revêtait beaucoup d’importance pour moi.
Avant de vous quitter, je vous donne les salutations de votre amie Catherine De Boisandré, que je rencontre souvent au marché de la basse-ville. En ce moment, elle héberge sa sœur Jeanne-Claude avec ses deux jeunes fils, tous trois arrivés à Québec en juin dernier sur La Constance de Cadix. Je crois que leur séjour chez elle distrait énormément Catherine, mais il tire à sa fin. En effet, Jeanne-Claude De Boisandré se mariera à la fin du mois. Catherine est toujours sans enfant, une déception qu’elle a du mal à contenir. Heureusement, on fait quelques fois appel à son aide pour les accouchements et deux ou trois enfants qu’elle a aidés à venir au monde l’ont déjà comme marraine.
Je termine rapidement pour ne pas vous ennuyer avec mes bavardages. En espérant de tout cœur que vous receviez incessamment un pli de votre fiancé, chère Renée Biret, je demeure votre obligée et votre amie.
Marie Albert, par le truchement de Barbe Guay.
![]() | De Renée à Marie Albert Le vingtième jour de mai de l’an mille six cent soixante-huit À Marie Albert, Québec De Renée Biret, La Rochelle | 88 |
Chère Marie Albert,
Quel bonheur de recevoir votre lettre, livrée par Le Prophète Élie qui est rentré au port dans les premiers jours de janvier ! À La Rochelle, on ne l’attendait plus. Les renseignements que vous me donnez recoupent d’autres que j’ai reçus l’an dernier. Enfin, des témoignages qui ravivent ma motivation dans l’enquête, laquelle, je dois l’avouer, piétinait depuis une bonne année. Malgré leur pertinence, ils ne constituent pas encore le moyen de contacter directement Hélie Targer.
Vos bavardages, comme vous appelez vos propos, sont loin de m’ennuyer. Au contraire, moi et ma tante Sarah, qui tient la plume à ma place, nous les estimons. Ayez l’amabilité de rendre ses salutations à Catherine De Boisandré la prochaine fois que vous la verrez, et s’il vous agrée de me réécrire, donnez-moi de plus amples nouvelles d’elle, et de vous-mêmes, bien entendu.
Soyez mille fois remerciée pour votre très aimable collaboration. Transmettez mes gratifications à votre frère Guillaume qui s’est engagé auprès de vous à porter mon message à Hélie Targer. Cela me semble la seule façon pour moi d’établir un lien concret avec lui.
Rien ne me contenterait plus que de soutenir une correspondance avec vous, puisque vous le souhaitez. Votre amie ravie de vous compter parmi ses enquêteuses en Nouvelle-France,
Renée Biret par la main de Sarah Périn.
![]() | De Louise Menacier à Renée Le cinquième jour d’octobre de l’an mille six cent soixante-sept De Louise Menacier, Pointe-de-Lévy, Nouvelle-France À Renée Biret, La Rochelle | 89 |
Renée Biret,
Je ne sais pas si vous avez trouvé ledit Hélie Targer que vous vouliez retracer en Nouvelle-France en 65. Je ne sais pas quel genre d’accointance vous avez avec cet homme et ça ne me regarde pas. Si vos recherches se continuent, je sais quelque chose et voilà pourquoi je vous fais écrire par mon amie Jeanne.
Mon mari Toussaint Ledran fournit actuellement le bois d’œuvre pour la réparation du moulin à scie érigé en aval de notre lot, sur la rivière qui la traverse. Le charpentier qui a le contrat de bâtir les ouvrages nécessaires au moulin se nomme Hélie Targer. Mon mari dit que le chantier devrait durer encore deux gros mois. Pour que le moulin tourne durant l’hiver, il faut enfermer la grande roue dans une sorte de cage qui la protège des glaces; lui mettre devant un ratelier qui casse les glaces avant qu’elles tombent dans les godets et il faut construire une pêle en amont de la roue pour augmenter la force de l’eau qui coule moins vite en hiver. Je vous dis tout ça parce que je ne suis jamais allée au moulin et Toussaint m’a expliqué le chantier au cas où j’aurais voulu vous en parler.
Je ne sais pas si cet Hélie Targer charpentier est le même homme que vous mentionnez dans votre lettre d’avril 65. En entendant son nom, je me suis rappelé votre lettre. Étant donné que j’ai Jeanne à la maison, la même personne qui avait écrit la réponse, j’en profite pour lui faire écrire cette nouvelle lettre. Comme Jeanne est la marraine de ma fille dernière-née, elle vient me voir de temps en temps. Ici, elle demande à ajouter les informations suivantes : j’ai deux filles, Louise née en août 64 et Marie née en janvier 66. Elles sont en bonne santé, ainsi que moi-même. Souhaitant que vous l’êtes aussi.
Renée Biret, j’espère que ma lettre vous apprend quelque chose de nouveau et vous avance dans vos recherches si elles continuent, évidemment.
Je signe moi-même : Louise Menacier
![]() | De Renée à Louise Menacier Le vingtième jour de mai de l’an mille six cent soixante-huit À Louise Menacier, Pointe-de-Lévy De Renée Biret, La Rochelle | 90 |
Dame Louise Menacier,
De toutes celles à qui j’ai écrit depuis le début de mon enquête commencée en 64, vous êtes probablement la personne qui me surprend le plus par une deuxième lettre. D’une part parce que vous sembliez avoir eu de la difficulté à trouver un truchement pour répondre à la mienne, et d’autre part parce le nom d’Hélie Targer vous était totalement inconnu, contrairement à d’autres correspondantes que j’ai.
Je vous remercie beaucoup pour l’information sur le charpentier Hélie Targer que vous me donnez. Elle très intéressante, car elle recoupe d’autres informations qui ramènent mes recherches sur la coste du sud et la seigneurie de Lauson. En effet, mes recherches se poursuivent, comme vous le voyez. Je m’en voudrais de ne pas satisfaire votre intérêt concernant mes liens avec cet homme puisque vous vous donnez la peine de me réécrire. J’ai été fiancée à Hélie Targer, en France, en 1659. J’espère l’être toujours. Bientôt dix ans se seront écoulés depuis l’échange de nos vœux et de nos adieux à La Rochelle. C’est une longue période de temps, d’attente et de doute. Ma ténacité ne flanche pas encore. Ayez la bonté de ne pas me juger sotte ou trop butée.
Au moment où vous entendrez la marraine de votre fille Marie vous lire ces lignes, le chantier de réparation du moulin sera bel et bien terminé, et je sais pertinemment que le charpentier Hélie Targer sera parti ailleurs. C’est ce qui arrive constamment depuis le début de mon enquête. Sitôt aperçu à œuvrer quelque part, sitôt disparu quelques mois plus tard. Je suis désolée, mais patiente.
Avec la plus sincère des reconnaissances, Renée Biret